Le workaholisme : où en est la reconnaissance de l’addiction au travail en France ?

17/09/2025

Définir l’addiction au travail : notions, écarts et spécificités

Le terme d’« addiction au travail » trouve son origine dans les années 1970 avec le psychologue Wayne Oates, qui évoquait déjà le « workaholic » pour décrire une préoccupation excessive, compulsive et incontrôlée autour du travail. Aujourd’hui, la littérature internationale différencie l’engagement professionnel élevé du workaholisme, une dynamique dans laquelle l’individu travaille de façon compulsive, au détriment de sa vie sociale, familiale, physique, et souvent sans plaisir véritable.

Selon la Haute Autorité de Santé (HAS), une addiction se caractérise par :

  • une perte de contrôle de la pratique
  • une poursuite du comportement malgré les conséquences négatives
  • une souffrance psychique ou physique
Le workaholisme s’en rapproche par bien des aspects, même s’il ne s’accompagne pas de consommation de substance.

Une addiction comportementale encore débattue en France

En France, la classification officielle des addictions repose sur deux grands textes de référence : le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’American Psychiatric Association) et la CIM-11 (Classification internationale des maladies de l’OMS).

  • Le DSM-5 n’intègre pas l’addiction au travail parmi les addictions comportementales officiellement reconnues, contrairement au jeu pathologique ou aux troubles liés aux usages de substances.
  • La CIM-11, mise en place depuis 2022, évoque peu le workaholisme, se concentrant sur l’addiction au jeu et les troubles liés à l’utilisation des technologies numériques.

En résumé, l’addiction au travail n’a pas, à ce jour, de reconnaissance clinique officielle au sens des diagnostics codifiés en France. Elle demeure cependant largement étudiée, documentée, et est l’objet de préoccupations croissantes chez les professionnels de santé et de la prévention.

Des chiffres qui alertent

La prévalence exacte du workaholisme demeure difficile à établir, notamment en raison de l’absence de définition officielle universellement partagée. En France, les travaux du Pr Michel Lejoyeux, psychiatre et auteur reconnu, estiment qu’environ 10 % des actifs présenteraient un rapport pathologique au travail susceptible de provoquer un état de souffrance psychique (France Inter, 2021).

Une enquête menée en 2022 par l’Ifop pour Securex (Ifop, 2022) rapporte que :

  • Près de 37 % des Français déclarent avoir du mal à « déconnecter » du travail, même pendant les congés.
  • 13 % pensent qu’ils pourraient être concernés par une addiction au travail.

Ces chiffres donnent un éclairage inquiétant sur l’ampleur du phénomène, qui reste sans doute sous-estimé, de nombreux individus considérant encore l’investissement excessif comme une forme de mérite.

Quand le travail devient pathologique : signaux d’alerte et conséquences

Le basculement entre un engagement professionnel fort et un comportement addictif s’opère souvent de façon insidieuse. Les critères retenus par plusieurs spécialistes, dont la Fédération française d’addictologie (site officiel), incluent :

  • Le besoin irrépressible de travailler, même au détriment de la santé, des relations et des loisirs
  • Des pensées obsédantes liées au travail
  • Des difficultés à prendre des pauses, à s’arrêter ou à déléguer
  • Un désintérêt croissant pour d’autres sphères de vie
  • L’apparition de troubles de l’humeur : anxiété, irritabilité, voire dépression

Les conséquences de l’addiction au travail sont multiples :

  • Épuisement professionnel (« burn-out »)
  • Détérioration des liens familiaux et sociaux
  • Troubles somatiques (troubles du sommeil, cardiovasculaires, etc.)
  • Diminution de l’estime de soi et sentiment de perte de sens
Pour de nombreuses personnes, la prise de conscience est tardive, et l’entourage est souvent démuni pour alerter ou intervenir.

Pourquoi l’addiction au travail n’est-elle pas officiellement reconnue ?

Plusieurs raisons expliquent la réticence des organismes de santé à reconnaître formellement l’addiction au travail comme une addiction à part entière :

  • L’absence de substance psychoactive : contrairement à l’alcool, au tabac ou aux drogues, le travail ne s’accompagne pas de prise de substance exogène.
  • Des frontières floues : là où l’addiction aux jeux ou aux écrans a des critères comportementaux très précis, il est plus complexe de différencier l’investissement « normal » de l’addiction, dans une société qui valorise la performance.
  • Un risque de stigmatiser : reconnaître le workaholisme comme une addiction pourrait entraîner une stigmatisation de certains secteurs ou profils de travailleurs.
  • Le manque de consensus scientifique : les études divergent encore sur la définition exacte, la prévalence et les mécanismes sous-jacents à l’addiction au travail.

Néanmoins, plusieurs experts s’accordent sur l’existence d’un continuum entre engagement professionnel, surinvestissement, et addiction : ce dernier, lorsqu’il s’accompagne de souffrance, mérite une prise en charge dédiée, au même titre que d’autres addictions comportementales.

Prises en charge et prévention : où en est-on en France ?

Si l’addiction au travail n’est pas reconnue comme une pathologie spécifique dans les grandes classifications, elle est néanmoins de plus en plus prise en compte dans les consultations en addictologie, en santé au travail et en psychiatrie.

Les professionnels de santé s’appuient sur :

  • L’évaluation médicale et psychologique individuelle (entretiens, questionnaires – ex : Work Addiction Risk Test, développé par Robinson en 1989)
  • Un accompagnement psychothérapeutique visant à restaurer l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle
  • Le travail sur les croyances auto-entretenues autour de la performance, de la réussite ou du devoir
  • Un soutien éventuel à l’entourage familial

Depuis la crise du Covid-19, de nombreuses structures, comme les consultations Souffrance et Travail ou les services de santé au travail, signalent une augmentation des demandes de prise en charge en lien avec le surinvestissement professionnel (Souffrance et Travail).

L’addiction au travail au regard du droit et du monde professionnel

Sur le plan du droit du travail, le workaholisme n’est pas reconnu comme maladie professionnelle – contrairement au « burn-out », qui bénéficie d’une reconnaissance limitée dans certains cas de figure depuis 2022 (Service Public). Il n’existe donc pas, à ce jour, de dispositifs spécifiques pour indemniser, reconnaître ou prévenir l’addiction au travail.

Certaines entreprises commencent toutefois à intégrer les risques du surinvestissement professionnel dans leurs politiques de prévention des risques psychosociaux (RPS), notamment via des formations, des chartes de droit à la déconnexion, et un accompagnement RH spécifique. Mais l’enjeu principal reste celui du repérage précoce et du changement de culture managériale.

Ressources et recommandations

Une vigilance accrue est recommandée pour les professionnels et l’entourage face aux signes avant-coureurs du workaholisme. Quelques pistes pour agir en prévention ou en accompagnement :

  • Favoriser les espaces de parole dans l’entreprise (cellules d’écoute, formations RPS)
  • Informer sur le droit à la déconnexion (loi du 8 août 2016 en France)
  • Soutenir la coopération entre médecins du travail, psychologues, ressources humaines et associations spécialisées
  • Encourager la valorisation de l’équilibre vie pro/vie perso, y compris au plus haut niveau de la hiérarchie
  • Consulter des ressources fiables, comme l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) ou Addict’Aide

Perspectives et évolutions possibles

La question de la reconnaissance officielle de l’addiction au travail, en France comme dans le reste du monde, devrait occuper une place croissante dans les réflexions sur la santé au travail et la prévention des risques psychosociaux. La multiplication des études sur le sujet, ainsi que la prise de parole de plus en plus fréquente de spécialistes de l’addictologie, pourraient faire évoluer la législation, les pratiques professionnelles, et, surtout, le regard que la société porte sur la frontière entre engagement et addiction.

Le workaholisme interroge en profondeur nos représentations du travail et de la réussite. Pour beaucoup, il s’agit avant tout d’une souffrance silencieuse, dont la reconnaissance – qu’elle soit sociale, médicale ou juridique – demeurera un enjeu majeur des années à venir.

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